Events Ascame/ mai 6, 2026/ En vedette, Les tendances

M. Vassilis Korkidis, Président de la Chambre de Commerce et d’Industrie du Pirée et Vice-Président de l’ASCAME, a participé à la Conférence euro-méditerranéenne – Symposium international du 20e anniversaire d’ANIMA, qui s’est tenue à Athènes (Grèce) du 22 au 24 avril dans le cadre du programme d’activités organisé tout au long de l’année pour célébrer le 20e anniversaire d’ANIMA. Ce sommet, axé sur l’élaboration d’une feuille de route économique commune pour la région à l’horizon 2036, comprenait une table ronde consacrée aux chaînes de valeur et aux alliances économiques en Méditerranée.

S’appuyant sur sa contribution au symposium, M. Korkidis souligne dans cette interview que le défi du capital humain en Méditerranée réside moins dans une pénurie de compétences que dans une incapacité systémique à les exploiter efficacement. Il met en avant les inadéquations entre l’éducation et les besoins du marché du travail, la lenteur de l’adaptation aux technologies et la fuite des cerveaux persistante. M. Korkidis met également en garde contre le fait que, sans réformes en profondeur, la région risque de rester enlisée dans des modèles économiques à faible valeur ajoutée au cours de la prochaine décennie. Il affirme que la « circulation des cerveaux » est possible mais n’est pas encore une réalité, et que le rôle de l’Europe devrait être de soutien mais non paternaliste. Selon lui, les Chambres de Commerce peuvent jouer un rôle catalyseur en créant des cadres de compétences transfrontaliers, des programmes de formation et des passerelles en temps réel vers le marché du travail.

Lorsque l’on évoque le capital humain en Méditerranée, sommes-nous confrontés à un manque de compétences ou à une défaillance du système?
La réalité ne se résume pas à un simple dilemme entre « manque de compétences » et « défaillance du système ». Ces deux phénomènes coexistent, mais le problème principal semble résider dans l’incapacité des économies et des institutions à exploiter efficacement les ressources humaines disponibles. Dans des pays comme la Grèce, l’Italie et l’Espagne, on observe un paradoxe constant: des taux élevés de chômage ou de sous-emploi, en particulier chez les jeunes, alors que de nombreuses entreprises ont du mal à trouver des travailleurs possédant les compétences requises. Cela suggère que le problème ne réside pas tant dans un manque absolu de compétences que dans l’inadéquation entre l’éducation et le marché du travail, l’adaptation tardive aux évolutions technologiques et la fuite des talents vers l’étranger. Les systèmes éducatifs mettent souvent l’accent sur les connaissances théoriques, sans cultiver suffisamment les compétences pratiques et modernes, tandis que le lien avec la production reste faible. Dans le même temps, il existe en effet des secteurs où l’on constate une pénurie importante de compétences, principalement dans les domaines numériques, les professions techniques et les spécialités de niveau intermédiaire qui nécessitent une formation spécialisée. Il en résulte qu’une grande partie du capital humain émigre ou est sous-utilisée.

À cet égard, qu’est-ce qui vous inquiète le plus pour les dix prochaines années?
Pour la décennie à venir, la principale préoccupation ne réside pas seulement dans le chômage ou les mutations technologiques, mais dans le risque de voir les économies méditerranéennes enlisées dans un modèle caractérisé par une faible productivité et une valeur ajoutée limitée. La dépendance vis-à-vis de secteurs tels que le tourisme et les services peu qualifiés empêche de tirer pleinement parti d’une main-d’œuvre qualifiée. Parallèlement, le vieillissement démographique réduit la main-d’œuvre et accroît la pression sur les systèmes sociaux, tandis que les avancées technologiques, en particulier l’intelligence artificielle, exacerbent les disparités entre travailleurs hautement qualifiés et peu qualifiés. En substance, l’élément le plus inquiétant est que, sans réformes en profondeur de l’éducation, du marché du travail et du modèle de production, axées sur leur interconnexion et la mise en place d’un ensemble d’outils appropriés, la région risque non seulement de perdre des talents, mais aussi de ne pas être en mesure d’utiliser ceux dont elle dispose déjà.

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D’un point de vue régional, le véritable problème réside-t-il dans le chômage ou dans l’inemployabilité?
Le dilemme « chômage ou inemployabilité » n’est pas une alternative binaire. Dans l’analyse régionale, il s’agit généralement d’une combinaison des deux, mais dont la gravité varie d’une région à l’autre. Dans les zones plus faibles ou plus isolées, le problème réside principalement dans le manque d’emplois, qui se « traduit » par du chômage, en raison des faiblesses structurelles de l’économie. Dans les zones plus développées ou en transition, l’inadéquation des compétences apparaît clairement. Il y a des postes à pourvoir, mais ils ne sont pas faciles à pourvoir. À court terme, le chômage est le problème le plus visible et le plus urgent (revenus, impact social). À long terme, l’inemployabilité est plus critique car elle reproduit le chômage, empêche d’attirer les investissements et « piège » les régions à faible croissance. En substance, il ne s’agit pas de problèmes distincts, mais interdépendants. Cependant, dans une politique régionale moderne, l’accent est de plus en plus mis sur l’amélioration de l’employabilité (éducation, compétences, adaptabilité), car celle-ci détermine également la durabilité de l’emploi.

Le problème ne réside pas tant dans un manque absolu de compétences que dans l'inadéquation entre l'enseignement et le marché du travail, la lenteur de l'adaptation aux évolutions technologiques et l'exode
des talents vers l'étranger

Les systèmes éducatifs de la région ne sont-ils pas fondamentalement en décalage avec les besoins du marché?
Le problème n’est pas que les systèmes éducatifs « échouent », mais qu’ils ne sont pas suffisamment connectés, flexibles et orientés vers les besoins réels de l’économie. Il ne faut pas perdre de vue que le marché évolue rapidement (par exemple, la numérisation, la transition écologique), tandis que les systèmes éducatifs s’adaptent lentement en raison des retards dans le renouvellement des programmes, de la bureaucratie et d’une connexion limitée avec les entreprises. Si l’on « passe le marché au crible », on constate qu’il existe peu de systèmes de type « formation en alternance » (formation + travail), mais le problème le plus important est le manque de participation des employeurs à la planification des études. Il s’agit d’un problème qui a été mis en évidence par la Chambre de commerce et d’industrie du Pirée, dans le cadre de la mise en œuvre d’une politique spéciale visant à relier le marché du travail au système éducatif, grâce à un « pont » entre les entreprises de la région du Pirée et les établissements d’enseignement de tous niveaux.

La fuite des cerveaux reste-t-elle un problème, ou devrions-nous commencer à la considérer comme une opportunité de « circulation des cerveaux »? Quel rôle les pays européens peuvent-ils jouer?
La « fuite des cerveaux » dans la région méditerranéenne reste un problème, mais pas de la même manière qu’il y a 10 à 15 ans. Nous sommes aujourd’hui dans une phase de transition, où elle peut évoluer vers une « circulation des cerveaux », mais cela ne se produit pas automatiquement, car cela nécessite des conditions qui n’existent souvent pas encore, en particulier dans des pays comme la Grèce, l’Italie et l’Espagne, car elle reste largement à sens unique. De nombreux jeunes, diplômés et hautement qualifiés, partent à la recherche de meilleurs salaires, d’environnements plus méritocratiques et de meilleures perspectives d’évolution, sans revenir facilement. Cela entraîne une perte de potentiel productif, pèse sur la structure démographique et limite la capacité des économies à se moderniser sur le plan technologique. L’idée de « circulation des cerveaux » est plus optimiste et, dans certains cas, commence déjà à émerger. Les personnes qui partent acquièrent de l’expérience, des réseaux et des compétences à l’étranger, puis reviennent ou travaillent à distance pour leur pays d’origine.

Quel rôle les pays européens peuvent-ils jouer? L’Europe devrait-elle s’investir activement pour retenir les talents au Moyen-Orient et en Afrique du Nord – ou est-ce irréaliste?
L’Europe n’est ni exclusivement « coupable », ni automatiquement une « sauveuse ». Le véritable enjeu se joue au niveau national et régional, car c’est là que se décide si les talents partiront définitivement, s’ils reviendront, ou s’ils n’auront pas à partir du tout. Les pays européens agissent à la fois comme un aimant qui accentue le problème et comme un mécanisme susceptible de le résoudre, selon les politiques mises en œuvre. La Grèce a souffert d’une diminution de sa main-d’œuvre et d’une perte de compétences essentielles dans l’ensemble de l’économie. Plus de 600.000 Grecs, pour la plupart jeunes et hautement qualifiés, ont quitté le pays entre 2010 et 2021, après que celui-ci a plongé dans la récession la plus grave qu’ait connue une économie développée en temps de paix. D’autre part, l’idée que l’Union européenne investisse activement pour retenir les talents dans les pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord n’est réaliste que sous certaines conditions. Sinon, le risque est que les bonnes intentions restent sans résultat.

L’Union Européenne a tout intérêt à agir ainsi, car cela permettra de réduire les pressions liées à la migration de travailleurs hautement qualifiés, de renforcer la stabilité dans les régions voisines et de développer des marchés et des partenariats plutôt que d’assister à une « fuite » des cerveaux. En d’autres termes, il s’agit à la fois d’une politique de développement et d’une stratégie géoéconomique.

Comment les Chambres de Commerce et les réseaux régionaux peuvent-ils concrètement soutenir le développement des compétences au-delà des frontières?
Le rôle des Chambres de Commerce n’est pas seulement de soutien, mais aussi de catalyseur : elles peuvent transformer un marché des compétences fragmenté en un écosystème plus unifié et plus fonctionnel. Les Chambres de Commerce et les réseaux régionaux peuvent jouer un rôle bien plus essentiel que celui d’un simple « intermédiaire commercial ». En effet, elles peuvent agir comme des mécanismes actifs pour faire le lien entre les compétences au-delà des frontières, à condition d’agir de manière ciblée et non pas au coup par coup. Premièrement, elles peuvent créer des cadres de compétences communs entre les pays. Deuxièmement, elles peuvent développer des programmes de formation et d’apprentissage transfrontaliers. Troisièmement, elles peuvent servir de plaques tournantes pour faire le lien avec la dispersion. Quatrièmement, elles peuvent mieux utiliser les outils européens, tels que les programmes de l’Union Européenne, non seulement pour le financement, mais aussi pour des projets pilotes à grande échelle. Dans ce contexte, notre Chambre a noué des relations de coopération bilatérales avec plusieurs chambres de commerce en Europe, en Asie et en Afrique, dans le but, entre autres, de fournir en temps réel des informations bidirectionnelles et continues sur les besoins du marché. En effet, proches des entreprises, elles ont une meilleure vision que les États des compétences qui font défaut aujourd’hui et de celles qui seront nécessaires demain.

Les Chambres de Commerce peuvent transformer un marché des compétences fragmenté en un écosystème plus cohérent et plus fonctionnel. Les Chambres et les réseaux régionaux peuvent jouer un rôle bien plus essentiel que celui d'un simple « intermédiaire commercial ». En effet, elles peuvent servir de relais actifs pour mettre en relation les compétences par-delà les frontières, à condition d'agir de manière ciblée et non au coup par coup

Si vous deviez repenser de A à Z la coopération entre l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord en matière de capital humain, que changeriez-vous?
À titre hypothétique. Si nous devions la reconstruire à partir de zéro, il faudrait commencer par un revirement fondamental. Autrement dit, mettre fin à la logique « éducation, migration » et la remplacer par « éducation, emploi local, mobilité circulaire ». La plus grande erreur aujourd’hui est la fragmentation. La mobilité ne doit pas être entravée, mais planifiée. Et nous disposons de tous les outils pour y parvenir. Mais cela nécessite une cohérence politique (et non des projets ponctuels), une coordination entre les secteurs public et privé et, surtout, de la patience, car aucun plan ne porte ses fruits immédiatement.

Qu’attendent le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord de l’Europe, et que peut raisonnablement espérer l’Europe en retour?
Quant à ce que le Moyen-Orient attend de l’Europe, il faut tout d’abord examiner la « relation » qui se met en place. La relation entre l’Europe et le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord (MENA) est profondément interdépendante, mais aussi marquée par de nombreuses asymétries et de la méfiance. Si l’on y regarde de près, il s’agit d’une « négociation des attentes », ce qui n’est pas toujours possible. De nombreux pays de la région, comme l’Égypte, la Tunisie ou le Maroc, attendent des investissements directs dans les infrastructures, l’énergie et la technologie, un meilleur accès au marché européen et le transfert de savoir-faire. L’Europe est considérée comme un partenaire « plus souple » par rapport à des puissances telles que la Chine ou les États-Unis, et nous devons tirer parti de cet élément par le biais de politiques spécifiques.

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Quelle compétence humaine deviendra indispensable d’ici 2035, alors que l’IA s’impose comme un élément central du travail et de la prise de décision?
Nous sommes à un stade où l’IA est en plein développement. Ainsi, dans un avenir proche, il ne suffira plus de « connaître l’IA », mais il faudra être capable de travailler « avec elle », comme s’il s’agissait d’un outil de réflexion et de production. En 2035, la valeur ne résidera probablement pas dans la connaissance des informations, comme le fera l’IA, mais dans notre capacité à concevoir le processus en nous basant sur le véritable enjeu, et non sur l’évidence, et à juger si ce qui est présenté est correct et approprié, étant donné que l’IA commet des erreurs – pour l’instant – car elle n’a pas encore atteint la perfection à ce niveau. Pour éviter les malentendus. La Méditerranée risque de se retrouver cantonnée à des économies à faible valeur ajoutée, fondées sur le tourisme et les services peu qualifiés. Si cela ne change pas, même les personnes diplômées travailleront en dessous de leurs capacités.

Quelle mesure concrète et peu bureaucratique les institutions devraient-elles mettre en œuvre au cours des deux prochaines années pour accélérer la mobilité des compétences?
Les Chambres de Commerce et les réseaux régionaux ne peuvent pas « résoudre » le problème des compétences dans son ensemble, mais ils peuvent créer des mécanismes opérationnels qui donnent des résultats rapides et jettent les bases d’une initiative de plus grande envergure. L’essentiel est de privilégier les mesures peu bureaucratiques, faciles à mettre en œuvre et dont l’impact est mesurable. À l’horizon de deux ans, le succès ne sera pas jugé à l’aune de grands plans stratégiques, mais à celle de la mise en place de micro-mécanismes opérationnels de mobilité des compétences, qui fonctionnent rapidement, bénéficient d’une reconnaissance transfrontalière et relient directement la formation à la demande réelle du marché. Si ces initiatives aboutissent, ne serait-ce qu’à titre expérimental, elles pourront alors, au bout de deux ans, être étendues pour former un véritable système régional de « circulation des compétences ». Le succès dans dix ans ne sera pas la « dissuasion de la migration », mais la transformation de la Méditerranée en un lieu où le capital humain circulera facilement, sera rémunéré équitablement, se développera constamment et générera de la valeur, quel que soit son lieu d’implantation. De nombreuses « volontés »…

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