Events Ascame/ juin 25, 2026/ Membres de l'Ascame

La création d’un Observatoire des femmes, des entreprises et de l’économie en Méditerranée, sur le modèle de celui de la Chambre de Commerce de Barcelone, pourrait marquer un tournant pour l’égalité dans la région. La création d’un observatoire méditerranéen permettrait de disposer de données comparables, d’identifier les lacunes communes et de favoriser le partage des meilleures pratiques entre des pays aux réalités diverses mais confrontés à des défis similaires. Son impact serait double : d’une part, il fournirait aux Chambres de Commerce un outil stratégique pour orienter leurs politiques et programmes en faveur des entreprises ; d’autre part, il contribuerait à accélérer la participation économique et le leadership des femmes, faisant ainsi de l’égalité un moteur de développement pour les deux rives de la Méditerranée.

Dans cet entretien, Mme. Carme Poveda, Directrice de l’Observatoire des femmes, des entreprises et de l’économie de la Chambre de Commerce de Barcelone, examine comment ce modèle pourrait être adapté avec succès des deux côtés de la Méditerranée, tout en s’interrogeant sur les avantages qu’il apporterait et les conditions qui lui permettraient d’avoir un impact véritablement transformateur.

L’Observatoire des femmes, des entreprises et de l’économie a promu une vision inclusive de l’économie et mis en avant la contribution des femmes. Quels changements cette nouvelle perspective – ainsi que la mise en évidence des inégalités entre les sexes – a-t-elle entraînés dans le monde des affaires ?
Lorsque nous avons créé l’Observatoire il y a 18 ans, il n’existait pratiquement aucune donnée permettant une analyse rigoureuse de la situation des femmes dans l’économie. Notre principale contribution a consisté à transformer les perceptions en données factuelles et à démontrer, en utilisant le langage économique, que l’égalité améliore la compétitivité des entreprises. Nous avons développé des indicateurs et des méthodologies qui ont mis en lumière des réalités jusque-là négligées, et nous avons inscrit à l’ordre du jour public des questions telles que l’écart salarial, la représentation des femmes dans les conseils d’administration, la participation aux filières STEM, l’entrepreneuriat féminin et l’impact des tâches de soins. Certaines études ont suscité des débats et donné lieu à des mesures politiques, comme l’analyse de l’impact économique d’un réseau universel d’écoles maternelles pour les enfants de 0 à 3 ans, qui a contribué à la mise en place ultérieure de la gratuité de l’éducation pour les enfants de 2 à 3 ans en Catalogne. Outre la production de connaissances, nous avons promu des initiatives spécifiques visant à faciliter l’accès des femmes aux postes de décision, telles que la Plateforme des femmes membres de conseils d’administration et cadres dirigeants et l’École de l’égalité. Nous avons toujours cherché à allier connaissances, plaidoyer et action. Notre philosophie est la suivante : pour que l’égalité apporte une valeur ajoutée à une entreprise, elle doit être intégrée à sa stratégie et à ses processus décisionnels, plutôt que d’être considérée comme une simple obligation réglementaire.

Malgré la hausse du niveau d’éducation des femmes, celles-ci restent sous-représentées aux postes de direction. Vous affirmez que les progrès dépendent de lois solides, d’entreprises animées par une mission et d’une société civile active. Comment ces trois forces agissent-elles de concert pour combler le fossé en matière de leadership et faire progresser l’égalité entre les sexes ?
Les données révèlent un paradoxe : les femmes constituent la majorité des étudiants universitaires, mais cette formation ne se traduit pas par une représentation dans les instances où se prennent les décisions économiques. Pour combler ce fossé, il faut agir sur trois fronts. Tout d’abord, le cadre réglementaire, dont il a été démontré qu’il accélère le changement, comme en témoigne l’augmentation du nombre de femmes au sein des conseils d’administration des sociétés cotées en bourse. 

Mais la législation à elle seule ne suffit pas : les entreprises doivent comprendre que la diversité n’est pas seulement une question de réputation, mais aussi de compétitivité, car des équipes diversifiées prennent de meilleures décisions et reflètent mieux la société. Enfin, la société civile – et en particulier les chambres de commerce – a un rôle essentiel à jouer pour montrer l’exemple, promouvoir les bonnes pratiques et lutter contre les stéréotypes qui freinent le progrès. La véritable égalité ne peut être atteinte que si les institutions, les entreprises et la société avancent dans la même direction.

Nous faisons face à un paradoxe clair : les femmes sont en tête dans le domaine de l'éducation, mais restent absentes de nombreux espaces de prise de décision économique. Combler cet écart nécessite une réglementation forte, des entreprises qui considèrent la diversité comme un moteur de compétitivité, et une société civile - en particulier les Chambres de Commerce - qui remet en cause les stéréotypes et promeut les meilleures pratiques

Les inégalités entre les sexes dans la région méditerranéenne prennent diverses formes. Quelles différences observez-vous entre notre pays et les autres pays méditerranéens, et quels contrastes existent entre les rives nord et sud en termes d’opportunités pour les femmes ?
La région méditerranéenne est très diversifiée, mais on peut identifier des tendances communes. Dans les pays du nord, les cadres réglementaires sont mieux établis, le taux d’activité des femmes est plus élevé et la présence des femmes à des postes à responsabilité s’est accrue, même si des écarts subsistent en matière d’équilibre entre vie professionnelle et vie privée, de rémunération et d’accès aux plus hauts niveaux de prise de décision. Dans de nombreux pays de la rive sud, les femmes sont confrontées à des obstacles supplémentaires liés aux normes sociales, à des difficultés d’accès à l’emploi formel et à des contraintes en matière d’accès au financement ou de développement de projets d’entreprise. Malgré tout, le potentiel est considérable : des jeunes femmes de plus en plus diplômées et animées d’aspirations professionnelles plus élevées, ainsi que de nombreux exemples de leadership féminin tant dans le monde des affaires qu’au sein de la fonction publique, qui peuvent contribuer à créer des modèles susceptibles d’être partagés avec les pays voisins. Au-delà de ces différences, l’ensemble de la région est confrontée à un défi commun : tirer pleinement parti des talents des femmes. La coopération méditerranéenne peut jouer un rôle clé dans l’échange d’expériences et l’accélération des progrès dans tous les pays.

Quel rôle les Chambres de Commerce devraient-elles jouer pour sensibiliser les entreprises à l’autonomisation des femmes et mettre en lumière les inégalités qui persistent ?
Les Chambres de Commerce occupent une position unique, car elles font le lien entre les entreprises, les pouvoirs publics et la société civile. Leur rôle va au-delà de la simple sensibilisation : elles peuvent générer des connaissances, identifier les obstacles, promouvoir les bonnes pratiques et aider les entreprises à intégrer l’égalité comme un élément stratégique de leur compétitivité. Elles se font également le porte-parole du monde des affaires, en transmettant aux décideurs publics des propositions fondées sur l’expérience concrète des entreprises, ce qui contribue à l’élaboration de politiques plus efficaces. Les initiatives les plus porteuses de changement allient données factuelles, formation et action. Les Chambres de Commerce peuvent donc jouer un rôle décisif dans le développement de réseaux de femmes entrepreneurs et de femmes cadres, la promotion du leadership féminin et la collecte de données permettant de mesurer les progrès accomplis.

Comment le modèle de l’Observatoire de la Chambre pourrait-il être adapté à l’ensemble de la région méditerranéenne, et quels devraient être le point de départ et l’objectif principal ?
Il ne s’agit pas de reproduire à l’identique le modèle de Barcelone, car chaque pays et chaque Chambre de Commerce évolue dans un contexte différent. La clé réside dans l’application de trois principes utiles. Le premier est la mesure. Ce qui n’est pas mesuré ne peut être amélioré. L’objectif est de disposer de données rigoureuses et comparables, indispensables pour comprendre où se situent les principales lacunes et comment elles évoluent. Le deuxième consiste à créer des espaces de collaboration entre les entreprises, les institutions et les organisations de la société civile. L’égalité est un défi complexe qui nécessite des réponses communes. Et le troisième consiste à transformer les connaissances en actions concrètes. Les études sont importantes, mais elles doivent servir à susciter des changements concrets au sein des entreprises et dans les politiques publiques. Un bon point de départ serait de créer un réseau méditerranéen de chambres engagées en faveur de l’égalité, ainsi qu’un cadre commun d’indicateurs permettant le partage des évaluations et des bonnes pratiques. L’objectif ultime devrait être de construire une communauté méditerranéenne de connaissances et d’action capable d’accélérer la participation économique et le leadership des femmes dans toute la région.

Mme. Carme Poveda avec le Dr. Josep Santacreu, Président de l'ASCAME et de la Chambre de Commerce de Barcelone.

Le but n’est pas de reproduire l’Observatoire de la Chambre de Commerce de Barcelone, mais d’appliquer trois principes : mesurer rigoureusement, collaborer largement et transformer le savoir en action. Un réseau méditerranéen de Chambres utilisant des indicateurs communs aiderait à comparer les progrès et à diffuser les meilleures pratiques. L’objectif est de créer une communauté régionale qui accélère la participation économique et le leadership des femmes

Selon vous, quel impact un observatoire tel que celui de la Chambre pourrait-il avoir s’il était étendu à l’ensemble de la Méditerranée, et dans quels pays pourrait-il entraîner les changements les plus significatifs dans la compréhension des inégalités et dans les politiques d’entreprise ?
Le principal impact serait de disposer, pour la première fois, d’une vue d’ensemble commune et comparable de la situation des femmes dans l’économie méditerranéenne. Aujourd’hui, les informations existent, mais elles sont fragmentées, ce qui rend difficile la comparaison des situations d’un pays à l’autre. Un observatoire méditerranéen permettrait d’identifier les tendances communes, de mettre en évidence les bonnes pratiques et de comprendre quelles politiques fonctionnent le mieux. Il fournirait également aux Chambres de Commerce un outil stratégique pour orienter leurs programmes et concevoir des initiatives adaptées aux besoins réels de leurs régions. Les pays du Nord comme ceux du Sud bénéficieraient d’indicateurs comparables leur permettant d’évaluer leur situation actuelle, de suivre leurs progrès et d’identifier les initiatives qui ont un impact. La diversité de la région est une force : le partage des connaissances entre les deux rives peut accélérer les progrès et faire de l’égalité un moteur du développement économique dans l’ensemble de la Méditerranée.

Vous avez souligné que l’intelligence artificielle (IA) ne se contente pas de transformer les modèles économiques, mais qu’elle peut également favoriser une égalité plus authentique. Comment l’IA peut-elle contribuer à réduire les inégalités entre les sexes, et quels changements concrets pourrait-elle entraîner dans les sphères économique et sociale ?
L’IA aura un impact profond sur le marché du travail et, par conséquent, sur l’égalité des chances. Notre étude montre que cette transformation n’est pas neutre : les femmes sont davantage exposées à l’IA car elles occupent majoritairement des postes administratifs, de gestion et de service à la clientèle, où de nombreuses tâches peuvent être automatisées. Cependant, l’IA ne remplace pas des fonctions entières, mais plutôt des tâches spécifiques, et le défi consiste à accompagner cette transition afin que les femmes et les hommes puissent s’adapter sur un pied d’égalité. Parallèlement, l’IA peut transformer les modèles organisationnels et de leadership. À mesure que la technologie prend en charge les tâches routinières, des compétences telles que l’analyse, la créativité, la communication, la gestion d’équipe et la capacité à s’adapter au changement gagnent en importance. De nombreuses femmes ont développé ces compétences tout au long de leur carrière, ce qui peut renforcer leur présence à des postes à responsabilités. Cette évolution peut également favoriser des styles de leadership plus collaboratifs, transversaux et centrés sur les personnes, qui sont de plus en plus nécessaires dans des environnements professionnels complexes et en constante évolution.

Enfin, quels signes ou tendances vous amènent à penser que la région méditerranéenne s’oriente – ou pourrait s’orienter – vers une plus grande inclusion des femmes et une véritable égalité dans tous les domaines ? Avons-nous des raisons d’être optimistes à cet égard ?
Oui, il y a des raisons d’être optimistes, même si les progrès exigent de la persévérance. Tout d’abord, les femmes de la région méditerranéenne sont aujourd’hui plus instruites que jamais et s’imposent progressivement dans des sphères professionnelles et entrepreneuriales qui leur étaient auparavant moins accessibles. On observe également une prise de conscience croissante, tant au sein des institutions que des entreprises, du fait que l’égalité n’est pas seulement un droit, mais aussi un moteur de développement et de compétitivité. Une autre tendance positive est l’accession des femmes à des postes de direction : davantage de figures de référence, davantage de réseaux et une présence accrue dans l’entrepreneuriat, l’innovation et les instances décisionnelles. 

De plus, la coopération méditerranéenne offre une occasion unique de partager des expériences et d’accélérer les progrès dans toute la région. Cependant, des inégalités persistent en matière de participation au marché du travail, d’accès aux postes de direction, de partage des responsabilités de soins et d’accès aux opportunités économiques. Les progrès ne sont pas garantis et peuvent être remis en cause en période de crise. C’est pourquoi je suis optimiste, mais aussi réaliste : l’égalité ne va pas de soi, c’est un effort collectif qui exige un engagement et la capacité à faire du talent des femmes un véritable moteur de développement pour l’ensemble de la Méditerranée.

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