Events Ascame/ mai 4, 2026/ En vedette, Les tendances
Le débat sur le capital humain en Méditerranée est souvent enfermé dans un dilemme simpliste. Est-ce un manque de compétences ou un échec des systèmes? En réalité, la situation est beaucoup plus complexe. Ces deux phénomènes coexistent, mais le problème plus profond réside dans l’incapacité des économies et des institutions à utiliser efficacement les ressources humaines déjà disponibles.
Dans des pays comme la Grèce, l’Italie et l’Espagne, il existe un paradoxe constant: des taux de chômage élevés, en particulier chez les jeunes, alors même que les entreprises peinent à trouver des travailleurs possédant les compétences adéquates. Ce phénomène révèle un profond décalage entre l’éducation et le marché du travail. Les systèmes éducatifs continuent de mettre l’accent sur les connaissances théoriques, tandis que leur lien avec la production et les besoins réels de l’économie reste limité. En même temps, l’évolution technologique, notamment dans les domaines de la numérisation et de l’intelligence artificielle, accélère les changements, auxquels les institutions éducatives ont du mal à s’adapter.
Le résultat est double. D’une part, les entreprises ne trouvent pas le personnel adéquat; d’autre part, une grande partie du capital humain est soit sous-employée, soit en train d’émigrer. L’exode des talents aggrave encore le problème, privant les économies de compétences essentielles et de potentiel de croissance.
En regardant vers la prochaine décennie, le plus grand défi n’est pas seulement le chômage ou le changement technologique, mais le risque de piéger les économies méditerranéennes dans un modèle à faible productivité. La dépendance à des secteurs tels que le tourisme et les services peu qualifiés limite la capacité à exploiter une main-d’œuvre hautement qualifiée. En même temps, le vieillissement démographique et la réduction de la population active intensifient les pressions sur les systèmes sociaux et économiques.
La dépendance à des secteurs tels que le tourisme et les services peu qualifiés limite la capacité à faire appel à des travailleurs hautement qualifiés. Dans le même temps, le vieillissement démographique et la diminution de la main-d'œuvre intensifient les pressions sur les systèmes sociaux et économiques
Au niveau régional, le dilemme entre le chômage et l’inemployabilité s’avère également trompeur. Dans les zones moins développées, le principal problème est le manque d’emplois. En revanche, dans les économies plus dynamiques, le défi réside dans le décalage des compétences. Les emplois existent, mais ils ne sont pas pourvus. À court terme, le chômage est le problème le plus visible. À long terme, cependant, l’inemployabilité est plus critique, car elle reproduit les inégalités et freine la croissance.
Au cœur de cette équation se trouve le besoin d’un meilleur lien entre l’éducation et le marché du travail. Le développement limité des systèmes d’« éducation duale », la faible participation des entreprises à la conception des programmes et l’adaptation lente des institutions sont des obstacles clés. Sans flexibilité et coopération, l’écart entre l’offre et la demande de compétences continuera de s’élargir.
En même temps, le problème de la « fuite des cerveaux » reste critique, bien qu’il évolue. Alors que dans le passé il s’agissait principalement de migration permanente, aujourd’hui la perspective de la « fuite des cerveaux » émerge. C’est-à-dire la mobilité des travailleurs qui acquièrent de l’expérience à l’étranger et reviennent, ou travaillent à distance avec leur pays d’origine. Cependant, cette transition n’est pas automatique. Elle nécessite des conditions de travail attractives, des environnements méritocratiques et de réelles opportunités de développement.
L’Europe joue un double rôle. Elle agit à la fois comme un aimant à talents et comme un partenaire potentiel pour s’attaquer au problème. Renforcer les partenariats avec les pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord peut aider à créer un système de mobilité des compétences plus équilibré. Cependant, de telles initiatives nécessitent coordination, stratégie à long terme et confiance mutuelle.
L'Europe joue un rôle double. Elle agit à la fois comme un aimant pour les talents et comme un partenaire potentiel pour s'attaquer au problème. Renforcer les partenariats avec les pays du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord peut aider à créer un système de mobilité des compétences plus équilibré
Construire un nouvel écosystème de compétences pour la Méditerranée
Dans ce contexte, le rôle du secteur privé et en particulier des Chambres apparaît comme crucial. Les Chambres et les réseaux régionaux ne peuvent pas « résoudre » le problème des compétences dans son ensemble, mais ils peuvent créer des mécanismes opérationnels qui montrent un résultat rapide et posent les bases de quelque chose de plus grand. Cependant, les Chambres peuvent agir comme des ponts entre l’éducation et le marché, contribuant à la création de cadres communs de compétences, au développement de programmes de formation et au renforcement de l’interconnexion avec la diaspora. La transition d’actions fragmentées vers des partenariats à long terme est un prérequis clé pour le succès.
Si la coopération Europe-Moyen-Orient et Afrique du Nord devait être repensée depuis le début, elle devrait être basée sur une nouvelle logique: pas seulement l’éducation et la migration, mais l’éducation, l’emploi local et la mobilité circulaire. La mobilité ne devrait pas être restreinte, mais planifiée de manière à bénéficier à toutes les parties. Les pays de la région recherchent des investissements, du savoir-faire et un accès aux marchés, tandis que l’Europe cherche la stabilité, la croissance et une meilleure gestion des flux migratoires.
Enfin, alors que nous nous tournons vers l’avenir, le concept de compétence change radicalement. D’ici 2035, la valeur résidera non pas tant dans la connaissance de l’information, mais dans la capacité à comprendre, à penser de manière critique et à collaborer avec l’intelligence artificielle. Le défi ne sera pas seulement d’utiliser la technologie, mais de l’évaluer et de l’appliquer correctement.
Le succès du capital humain en Méditerranée ne sera pas mesuré par la prévention de la migration, mais par la création d’un écosystème dynamique où les personnes peuvent se déplacer, évoluer et contribuer indépendamment de leur localisation géographique. Pour y parvenir, des interventions immédiates et pratiques sont nécessaires. Des mécanismes de mobilité des compétences, un lien plus étroit entre l’éducation et le marché, et des politiques qui améliorent l’utilisation productive des ressources humaines. Le succès dans 10 ans ne sera pas « prévenir la migration », mais transformer la Méditerranée en une zone où le capital humain circule facilement, est payé équitablement, croît continuellement et génère de la valeur, peu importe où il se trouve.
La Méditerranée « a des talents ». L’essentiel est d’en tirer le meilleur parti.
Cet article, rédigé par M. Vassilis Korkidis, Président de la Chambre de Commerce et d’Industrie du Pirée et VP de l’ASCAME, est basé sur son intervention récente lors du ‘Symposium International du 20e anniversaire de la Conférence Euro-Méditerranéenne ANIMA’ sur le sujet « Méditerranée 2036 – Assurer la prospérité économique future ».
